Texte d’Amélie

Ronde du Ring

 

 

— Il me touche plus. Il veut même plus dormir avec moi.

Les images d’une soirée lui reviennent. A quatorze ans, dans un hangar. L’air hagard, et des crampes au ventre. Elle s’appellait Karin, elle sentait la crème à resserrer les pores de la peau, qu’elle avait douce, d’ailleurs.

I should’ve known from the start

You know you got to stop (from my heart)

 

Nan… Ils ont pas fait ça ! Du Backstreet Boys à dix heures du matin !

C’est pour ça !

Elle a encore choisi le café parfait, c’est pas possible !

Il la regarde. L’autre, là, Kordula ; et ses larmes lui dégoulinent le long des joues qu’elle a toujours eu trop rouges.

L’émotion. Et cette manière de ne jamais réussir à placer sa voix.

Elle aurait dû faire quelque chose, prendre des cours de chant, de théâtre, apprendre à respirer.

Elle continue de lui parler et il n’entend plus que cela, cette voix trop aigue, trop haute, ce souffle hoquetant.

Il se sent las, complètement las. Seulement l’envie d’étendre ses jambes et de laisser sa tête basculer vers l’arrière. Dormir. Eteindre la lumière. Recouvrir la cage aux perruches d’une couverture : c’est fini, les gars, baisse un peu l’abat-jour, tout le monde s’arrête.

S’arrêter. Débrancher le manège. Le manège… Débrancher… Oh….

Elle continue de pleurer. Il faut qu’elle s’arrête. Lui dire n’importe quoi pourvu qu’elle s’arrête. La faire s’arrêter.

— Je vais parler à Lisa. D’accord ? Il faut que je lui parle.

— Oui…

— Je vais parler à Lisa, et ensuite je t’appelle, on se retrouve. Mais je peux pas, là, comme ça. Il faut que je parle à Lisa.

— D’accord…

Il remarque pour la première fois cette qualité molle, dans son corps. Elle qui est grande et fine, longiligne, les contours de sa bouche s’affaissent lorsqu’elle parle, et rappellent quelque chose de l’ordre de Jabba The Hutt. Une bouche molle, comme son attitude. Quelque chose de mou, de mouillé.

Les mots restent collés à ses lèvres humides, à cet orifice sombre, cette muqueuse moite.

Sursaut de dégoût.

Il doit sortir de là, sortir de ce café, oublier les Backstreet Boys Quit breaking games with my heart et cette odeur artificielle de pain chaud, comme on sent dans les bouches de métro, sortir, prendre l’air, c’est l’hiver, le ciel est sans nuage, frais comme ces glaces verticales enrobées de plastique, sortir, dégager, allez !

— Je t’appelle. A tout à l’heure.

Il la plante là.

Il sait combien elle a horreur d’être plantée. Mais c’est fini, c’est terminé. Il n’a plus à prendre soin d’elle, plus à départager ce qu’elle aime, ce qu’elle n’aime pas ; il est libre, seul, on va sortir ! on y va.

Il sort.

II

Lisa.

Ok. On est où là ? Schönhauser Allee.

D’accord.

Le Ringbahn, pour rejoindre Ostkreuz.

Il est quelle heure ? Pas dix heures. Ok.

Chaleur du S-Bahn. Enfin.

Bien calé à côté de cette femme aux seins qui tombent. Quelque chose de rassurant, mais surtout de confortable. Un corps moelleux, une chaleur.

Comme celle de son amie Sabrina, qui toujours sur les canapés s’endort.

Venir se blottir contre elle, se glisser dans la pile de costumes délaissés, regarder les autres danser, hurler, rire, se monter les uns sur les autres, bien cachés dans le linge vieilli, usé, qui sent le placard et le grenier, et dormir.

On lui tape sur l’épaule.

— Hé ! Joseph ? Ca va?

Ce grand sourire franc, cette accolade… Il le connaît. Il le connaît pourtant.

— Gab ! Ah ! Pardon ! Pardon, mec.

Gabriel rit.

— Pas de problème. Mal dormi ?

— Non, non, très bien dormi en fait. Très bien dormi…

Gabriel le regarde, par en-dessous, tout en se roulant une cigarette.

— Tu vas au boulot, là ?

Joseph réfléchit :

— Euh.. Non ! Non, non. Je suis off, aujourd’hui.

Gabriel paraît surpris :

— Bah qu’est-ce que tu fous ici alors ? Il est vachement tôt ! Tu rentres de soirée ?

— Nan…

Joseph se souvient alors, il se souvient et son corps tremble, un geste brusque, corps tendu, il avance, il va parler, il veut lui dire, mais soudain figé, bloqué, pétrifié, vivant, mort.

— Hé ! Joseph ! Mon pote ! Qu’est-ce qui t’arrives ? Joseph ?

Il est sous l’eau, la tête dans la bouilloire, il faut respirer, respire, mec, respire, t’arrêtes pas, fous-moi une claque bon Dieu ! une claque les gars ! comme aux nouveaux-nés ! J’veux pas crever ici, j’veux pas étouffer, une claque ! pour moi ! allez !

Ses mains s’accrochent à l’étoffe imperméable de la veste de Gabriel, il hoquète ! lui aussi ? non ! pas les joues rouges ! non ! pas elle, pas avec elle ! j’ai jamais voulu ça j’ai jamais voulu !

— J’ai jamais voulu ça, j’ai jamais voulu !

— Joseph ? Hé !

Les grands yeux bleus de Gabriel, à présent déroutés, pressants, inquiets.

— Kordi ! Elle est enceinte ! Elle est enceinte de moi !

— Quoi ? De quoi tu parles, je comprends rien !

— Elle m’a appelé ce matin, elle voulait me voir, on s’est vus, elle est enceinte, elle est enceinte de moi, mec, je fais quoi ? qu’est-ce que je peux faire ! Je veux pas de ça, pas avec elle, pas avec cette dingue ! Je peux pas faire ça ! Un gamin ! Avec cette dingue ???

Gabriel le regarde. Tente de comprendre, il parle beaucoup trop vite. Il lui pose d’autorité la main sur l’épaule. L’arrête, le stoppe dans son élan.

— T’as couché avec Kordula ?

C’est au tour de Joseph de le dévisager.

— Bah oui ! Bah bien sûr !

— T’as trompé Lisa ?

Joseph se dégage.

— Mais non putain ! Cette malade m’a rien dit ! C’était à la fin, y a une éternité, c’était l’année dernière bordel de queue ! L’année dernière ! Et cette folle, cette espèce de malade s’est rendue compte de rien ! Elle est enceinte jusqu’au cou et elle le sent pas, elle le voit pas ! Elle s’est foutue des putains d’œillères, droite, gauche, droit devant toi ! Cinq mois mec ! C’est déjà fini, ici, pour avorter, c’est déjà plus légal ! C’est plus légal ! Tu comprends ?

Gabriel respire. Joseph s’assied.

La femme aux seins lourds est partie.

Gabriel s’assied avec lui.

— Lisa. Elle est au courant ?

— Non. J’y vais, là.

Gabriel hoche la tête.

Ils regardent dans le vide, devant eux. Le spectacle des pigeons picorant sur le pavé gris de la station Schöneberg.

Deux géants à bonnet, pantalons baggys, gants de ski, se marrent en regardant un minuscule écran.

On est où, là? Dans la vie de qui?

— Elle est folle, Gab, tu le sais toi aussi. Elle est malade. Je peux pas la laisser faire ce truc, je peux pas avoir un enfant de cette fille. Je peux pas faire ça à Lisa, je peux pas me faire ça à moi. Pas avec elle. Pas avec cette fille !

— Et Timo, il en dit quoi ?

— Il la touche plus depuis qu’il sait. Il dort sur le canapé.

— Tu m’étonnes.

— Elle est folle, je te dis, elle est tarée. Putain elle a fait des études de sage-femme, merde ! C’est pas possible ! Elle le fait exprès !

Gab hoche de la tête, répète, comme pour mieux graver l’idée:

— C’est vrai qu’elle a fait des études de sage-femme…

Mouvement de la nuque de Joseph, tel un pigeon qui regarderait de travers.

Gab aurait presque envie de rire.

— Tu penses qu’elle l’a fait exprès ?

Joseph a les yeux d’un fou.

— Tu penses qu’elle a tout fomenté ?

La théorie du complot. Direct. On arrête pas le progrès.

Marrant, cette pensée cynique. Que se passe-t-il ? Serait-il jaloux ? Jaloux de cette folle et de son bébé ? Jaloux de cette situation ?

Joseph est son ami, son pote. Kordula, une cinglée.

Alors ?

Les r roulant de Mileva qui lui chantait un tango sarcastique et slave, sur lequel onduler des hanches.

Ra Ra raspiči samo dobre opiči…

Arrêter ! Arrêter…

— Non, bien sûr que non.

— Non ? Comment tu peux en être sûr ? Elle me fout devant le mur, là, au pied du truc, le fait accompli. Il me reste quoi, moi, comme choix ?

— Vous en avez parlé ? Elle dit quoi ?

Joseph déglutit.

— Amsterdam. Eventuellement.

— Amsterdam ? Jusqu’à quand ?

— Après-demain. Ensuite, même là-bas c’est plus légal.

— Putain…

Le démarrage lent du train, cette musique routinière et régulière, le roulis de la rame.

Mileva. Et la façon qu’elle avait de scruter les rails, lors de ses voyages en train, pour tenter d’y apercevoir un étron, tombé des toilettes du wagon.

Ses réveils d’une morsure dans le cou. Ses petites bouteilles de piment qu’elle se faisait envoyer du Brésil et dont elle parfumait tout, même les pommes.

— Mais déjà, c’est quoi ce truc de toujours sortir avec le pote de l’ex ? Nan ?

Gab acquiesce.

— D’abord toi, puis moi, maintenant Timo…

— Après moi Marco…

— Sérieux ? Marco aussi ? Putain je le savais même pas, ça, tu vois ! Mais elle nous a tous fait, alors, on devrait commencer à se rendre compte ! On est cons aussi ! Selberschuld ! Pas croyable, tout ça !

— Bah c’est sûr que Timo il aurait pu commencer à sentir le roussi.

— Qu’est-ce qu’on lui trouve à cette fille ? Qu’est-ce qu’on lui a trouvé ?

Ils plongent dans le silence. Les tags colorés à côté du Bauhaus, à l’arrivée de Berlin-Halensee.

— Eh mais ! J’ai carrément raté mon arrêt !

— Tu voulais descendre où ?

— Bah à Ostkreuz !! Merde !!! Je suis complètement de l’autre côté, là ! Je fais comment ?! Lisa va bientôt partir bosser ! Il faut absolument que je lui parle !

— Sors à la prochaine, mec, sors à la prochaine et prend n’importe laquelle des trois lignes qui traversent, là. Sors, sors, et appelle-la !

— Okay !

Paniqué, il le regarde, incapable de bouger.

— Okay, okay.

— Sors, mec !

— Oui !

— Sors !

Les portes se referment sur lui, manquant d’arracher un bout de son anorak jaune, il est sorti, il est parti, il a disparu.

III

Gabriel reste seul.

Le wagon s’est rempli.

Il y a un type avec une caméra qui filme deux femmes qui écrivent, ordinateurs portables sur leurs genoux. L’une répond à ses questions dans un allemand parfait, à l’accent italien chantant. Elle explique s’être donnée pour défi littéraire d’écrire vingt-quatre heure non stop sur le Ring.

Les gens ont vraiment rien à foutre de leur week-end, c’est dingue.

Kordula.

Qu’est-ce qu’on a bien pu lui trouver à cette fille ?

Une enveloppe colorée, quelque chose de brillant, de doux, avec des fleurs, des gilets roses. Incroyable de facilité, dans un sens. Cette voix. Cette voix dont il aurait fallu se méfier.

Quand on ne sait pas poser sa voix, c’est qu’il y a forcément un problème, non ?

Et ces cicatrices, sur sa peau, qu’elle masquait. Venues là toutes seules, grandies, comme des chenilles de chair, se boursouflant avec les années, dessinant sur son corps des formes arabesques et gonflées ; témoins de quoi ? du poison qui la ronge, cette folle ?

L’a-t-elle vraiment fait exprès ?

Sa manière doucereuse d’approcher Lisa, de lui souhaiter tout le bonheur. Tout le bonheur avant le grand chantier ? Tiens prends ça dans les dents mon enfant ! J’en ai un ! Et avec ton homme ! Qui est encore le mien !

Y a des mots pour qualifier ce genre de personne.

Ou alors pire encore ? Le déni du déni ?

Vibration dans sa poche.

Il sort son téléphone : rien.

Et pourtant : tremblements.

Ce n’est pas son téléphone, non, c’est sa voisine.

Une jeune femme assise près de lui, peau diaphane et cheveux châtains coupés très court. Habillée pourtant d’un épais manteau, qui devrait la protéger du froid. Nouveau frisson.

Gabriel la regarde, cette fois avec insistance.

Son mascara coule, venant souligner l’amande de ses yeux d’un marron foncé. Il remarque ses mains, petites, fines, gantées de mitaines en laine noir, d’où dépassent les extrémités de ses doigts rougis par le rongement des peaux, maintenant que les ongles laissent perler le sang.

Tremblement.

Cela en deviendrait presque irritant.

Qu’est-ce qu’elle a ? Parkinson ?

Gabriel s’étonne à nouveau de cet accès soudain de mauvaise humeur, de reproche injustifié.

Il s’aperçoit alors qu’elle pleure, cette jolie voisine, qu’elle se retient de pleurer.

Une longue nuit sans doute. Elle n’a pas l’air particulièrement fraîche. Elle évite de croiser les yeux des voyageurs, fuit les regards, fixe un point mouvant par la fenêtre, qui l’accompagnerait dans sa course et dans celle du train.

— Vous avez froid ?

Elle ne l’entend pas.

Il répète.

Elle le dévisage.

Une étrangère. D’accord.

— Are you cold ?

­­— No I’m completely drunk.

Ah. Bourrée. Tout va bien alors. Qu’est-ce qu’elle a à pleurer ?

— Vous êtes pas d’ici ? Vous êtes perdue ?

— Non. Non, non. Pourquoi vous dites ça ?

— Je sais pas. Vous tremblez, vous avez pas l’air bien, je me suis dit que…

Elle a tourné la tête. Semble déjà ne plus s’intéresser à lui. Recommence à s’acharner sur une croute sanglante du pouce gauche.

Il lui a tapé sur la main. Par réflexe. Il s’en veut déjà mais son regard courroucé lui fait oublier le regret. La gêne, le trouble, l’ont remplacé.

De grands yeux marrons. Marron profond.

— Qu’est-ce qui vous prend ?

— Pardon, je suis désolé, ça a été plus fort que moi.

Tremble à nouveau. Entre ça, et le roulement du train, à quand la machine à laver ? Oh ho ho ho ho Siemens, passion poudrée!

— Vous allez où ?

— Je sais pas.

— Comment ça ?

— J’en sais rien je suis juste montée. Il fait le tour, non, c’est ça ? Pardon, je suis complètement bourrée. J’arrive pas bien à parler.

Elle ouvre la bouche et la referme, comme un fennec. Il n’a jamais vu de fennec mais c’est ce qu’il s’imagine qu’un fennec ferait. Ce geste, comme font les chevaux, pour sentir les phéromones alentour. Flehmen. C’est ça. Histoire pour les mâles de repérer s’il y a de la femelle dans le coin. Et inversément.

— Y a des langues avec lesquelles ça passe pas. Quand je suis bourrée, quand il fait froid. L’anglais, c’est pas facile. Y a trop de consonnes.

Elle regarde par la vitre.

— On est où, là ? Berlin Ouest ou Est ?

— Est. Encore. Mais vous avez un endroit où rentrer ?

— Non.

Elle tremble de plus belle.

— Si. J’en ai deux.

— Deux ?

— Oui. Donc j’en ai pas. « J’en ai pas, j’en ai plein », dit-elle en français. Comme Romain Duris, dans le film. Tu connais ?

— Non. Vous êtes française ?

— Ouais. Ca s’entend pas ?

— Si.

— Bah voilà.

Elle sort de son sac une mini-bouteille de vodka, de celles qu’ont trouvent dans les Späti. En boit une gorgée, la lui tend. Il accepte. Boit. C’est dégueulasse.

— Ça se voit que je suis déchirée ?

— Un peu ouais. Mais on est à Berlin, tout le monde s’en fout.

— Je me suis barrée.

Il approuve. Oui. On le devine.

—J’ai bu que du vodka club mate. Je remarquais rien, je tenais tout, et tout d’un coup ça m’est monté à la tête, j’ai vu que je maîtrisais plus rien, je me suis barrée.

Il reprend une gorgée, lui tend à nouveau la bouteille.

— Ca fait un mois que je suis là.

Elle raconte.

Un homme, fascinant, un poète, un prince errant, qui vivait dans une WG, avec des étudiants. Dans sa chambre, des livres jusqu’au plafond, en toutes les langues. Dans sa cuisine, une grande table en bois, des fauteuils de cuir souple, une bougie, même au petit matin, et la radio, du jazz.

Du thé fumant dans des bols.

Mèche rebelle sur ses yeux noirs, perfection du cliché.

Sa manière de parler, trop rapide, ses discours, trop longs.

Tout de même. Fascinée. Incapable de s’en détacher.

— Fascinée par quoi ? Je sais même pas s’il les a lu, ces livres.

Des jours, des semaines, sans baiser.

Il ne la touche pas.

Elle est venue s’installer, il lui a donné sa clef.

Le matin, elle boit son thé seule, dans la cuisine. Il dort, dans le lit par elle chauffé, le dos tourné. Un mur.

Des jours, des semaines, sans baiser.

Il ne la touche plus, depuis qu’elle est venue, ne caresse plus sa peau. Il lui sourit, lui parle, des heures, tandis qu’elle se consume.

Elle ne dort plus.

Elle écoute sa respiration, écoute ce ronflement régulier, qui ne la berce pas mais lui transperce le cœur. Elle jalouserait même cet air, cet air qu’il prend, qu’il inspire, cet air qui entre en lui, qui emplit ses poumons, participe de lui, lui permet d’être, de vivre.

Il n’a pas besoin d’elle. Il dort. Elle ne dort pas.

Il ne la désire pas.

Elle le regarde dormir. Des heures. S’endort dans un sursaut, se réveille, se souvient. Coup au cœur.

Il est là, à côté de moi. Il ne me baise pas. Il se refuse à moi.

Elle le caresse, parfois. Des heures durant. Un désir mécanique le prend. Quelque chose de l’ordre du réflexe, son sexe dressé comme une plaie à l’index, que le jus d’un citron vert viendrait irriter.

Il bande, et ne la baise pas.

Elle sort. Quitte l’appartement. Hésite à laisser les clefs, mais ne sait pas où aller. Elle sort. Arpente Berlin, qu’elle ne connaît pas encore. Les cils collés du mascara qu’elle n’a pas démaquillé depuis des nuits, le fond de teint collant sur sa peau. Belle et orange.

Un trait d’eye liner en plus, pour retrouver de l’épaisseur aux paupières, ôter un peu de cette transparence.

Insomniaque, oui, insomniaque de désir.

Elle se rappelle ce papillon, qu’ils avaient apprivoisés.

Elle avait dix ans, était la plus âgée de ses cousins. Ils l’avaient trouvé sur une pierre au soleil, l’avaient pris par les ailes, posé dans le creux de la main, emmené dans la salle à manger, placé sur la plus grosse fleur.

Le papillon volait de bouquet en bouquet, et jamais ne partait, malgré l’été, et les fenêtres grandes ouvertes.

Les enfants l’attrapaient, doucement, délicatement, entre deux doigts, pour lui faire des baisers.

Mais bien vite, elle s’aperçut qu’il laissait sur leurs doigts des dessins irisés, du bleu, de l’émeraude, du violet. Un conte de fée tracé à même leur peau, par la poudre de ses ailes qu’il leur abandonnait. Tant et tant qu’il finit par ne plus pouvoir voler : les ailes devenues transparentes ne le supportaient plus, et il mourut, des éclats de couleur qu’il leur avait offerts.

Elle marche, fait passer son énergie désespérée par le pas, par le battement du pavé.

Epuisée, à bout, mais jamais assez. Jamais assez pour s’arrêter, jamais assez pour pouvoir se poser, respirer, se calmer, revenir à elle-même.

C’est cela, oui. Elle ne s’appartient plus. Il la possède, sans la posséder.

Il la domine, sans la pénétrer.

Il la frustre, l’assèche jusqu’à la moelle.

Elle avance, elle a décidé d’avancer.

Jusqu’à trouver, jusqu’à se décider.

Cet autre homme, ce grand, ce fort, ce bel homme qu’elle a négligé. Ce bel homme auprès duquel, peut-être, se réfugier. Boire un verre d’eau. S’asseoir. Souffler. Souffler, bon Dieu. Depuis quand n’a-t-elle pas respiré, elle ?

A présent, le dilemme.

La déchirure.

Lequel, lequel ? Qui, où, pourquoi ?

Assise sur le banc en bois sur la terrasse du bar, elle regarde le petit matin perler sur Berlin.

Ce ciel rose. Oberbaumbrücke.

Ce ciel violet.

L’autre est assis près d’elle, avec ses petits yeux, brisés par la fatigue, l’alcool, et le doute.

Il ne comprend pas. Son attitude, sa décision, ses choix.

— Je n’en ai pas fait, je n’en ai pas. J’ai l’impression d’être dans une pièce en bois, et de chaque mur partiraient plusieurs dizaines d’épais cordages, qui viendraient se croiser, s’entremêler, se mélanger en nœuds multiples au milieu de la pièce, précisément là où je suis.

Et je sais qu’à chaque pas que je ferai, forcément, je toucherai une des cordes, et qu’elle sera directement liée à l’un de vous. Je ne sais pas lequel, je ne sais pas quelle direction prendre pour ne pas vous toucher, pour ne pas que l’une des cordes vous arrache la poitrine et le coeur. Je ne sais pas si je me trompe ou si j’ai raison. Si je me fais des illusions. Je suis prisonnière en liberté au milieu de cette pièce, et ce sont mes pas qui vous blessent.

Il est revenu. Celui d’avant, le poète, le prince errant. Evidemment. Eternelle ronde des amours. Mais que promet-il ? Quelle est cette manière d’aimer ?

Et maintenant qu’elle a goûté à l’amour de l’autre, comment s’y refuser ?

Elle ne sait plus, elle est incapable de savoir. Elle ne sait plus qui l’aime, qui lui ment, qui se raconte des histoires. Elle sait juste qu’elle est ivre, perdue, déchirée. Alors elle se barre.

Prend ses affaires, n’ose même plus lui embrasser le front.

Voudrait lui dire qu’elle l’aime, en est incapable, ne sait plus à qui appartiennent ses propres mots, si c’est bien d’elle-même qu’elle parle.

Elle part, se sauve, traverse l’Oberbaumbrücke.

Le rose s’est mué en matin, le soleil se lève sur la Spree.

Le S-Bahn.

Monter dans le putain de S-Bahn et ne plus jamais en descendre.
C’était pas ton fantasme, ça, déjà, à l’époque ? Prendre un bus et ne jamais en sortir ? Le Terminus n’est plus la limite ? Seul la mort l’est ? Allez, dramatisons, dramatisons tout !!

Fuir, acheter une Tageskarte, prendre le putain de S-Bahn, pour tourner en rond pour de bon.

Plus de choix, c’est un autre qui conduit, moi je suis simplement à bord, je me laisse mener, prendre, entraîner. Enfin. Par quelqu’un qui sait.

Alors voilà. Voilà ce que je fais là.

— T’es montée où ?

­— A Ostkreuz.

— T’as presque fait un tour complet, déjà, du coup.

— Peut-être. Sans doute. Je m’en fous.

— Je descends là, moi.

­— On est où ?

— Tu vas voir.

Il lui prend la main, et elle se lève, docile, gentille, obéissante. Sage comme une image.

Elle émet un petit rot, qui la fait soudain rire, et ils sortent ensemble du train, la main dans la main.

IV

 

Ils sont sortis main dans la main.

Ils se connaissaient pas, pourtant.

Peut-être que c’était moi, cette fille, cette vision. Moi qui sortais main dans la main avec ce grand type, au regard doux. Ce type qui avait l’air d’un mec bien, d’un mec drôle.

C’est quoi ce bruit ? C’est mes dents ?

Du chewing-gum, merde, putain, ça s’entend.

Les poches vides, rien. Que dalle.

Bon. Tant pis.

Elle réajuste sur son nez ses lunettes de soleil, l’écharpe noire dont elle s’est entourée la tête. Chaleur, protection, signes extérieur d’isolement complet, d’isolation.

Me parle pas, mec. M’approche pas, me touche pas. Silence. Ta gueule. J’ai assez donné.

L’autre est sorti de toutes façons.

Trente-trois ans.

L’âge de la mort du Christ.

Vous allez vous aimer les uns les autres, bordel de merde ?

Elle se mord presque l’intérieur des joues, tant ses gencives grincent.

Elle se décide à sortir un mouchoir de sa poche.

Si j’en fais une petite boule peut-être que ça servira un moment.

Nouveau but de la vie : mâcher du papier. Macher jusqu’à l’avaler.

J’ai essayé, pourtant, mais que veux-tu.

Il ne bandait plus, il n’arrivait plus à bander.

Trop de pilules, trop de traces.

Elle l’a sucé, sucé, à en avoir mal à la mâchoire.

Ses cheveux mouillés dans le whisky qu’il s’était versé sur le bas du ventre. Mais jamais dur. Echec de ce muscle pendant, de cette chair deséspérément molle.

Devant elle, une grande fille blonde, longiligne, dont la bouche laisse entrevoir un orifice humide, aux muqueuses mouillées.

Elle se masse le ventre, comme le font les femmes enceintes.

L’air idiot des grandes pimbêches qui respirent la bouche ouverte.

Quelque chose de Jabba The Hut.

Elle détourne le regard.

Qu’est-ce qu’elle fout là, qu’est-ce qu’elle cherche ?

Echappatoir ? Abbatoir ?

C’est pas chez elle, Berlin. Elle en fait pas partie.

Clair, de tout temps.

Couloir de la mort, pied de l’arc-en-ciel.

Se raconter des histoires.

Elle devait partir en Iran. Aurait dû être à Téhéran.

Au lieu de Shiraz, le Chalet, et ses chiottes où l’on va à trois.

Au lieu de Yazd, le Yaam, ses open airs secrets.

Elle rajuste son écharpe sur la tête, regarde autour d’elle. La vie en technicolor.

Je confonds toujours Zwiebel et Zweifel.

« J’ai aucun oignon sur ce coup-là. Tu rajoutes pas des doutes dans ta bolognaise ? »

Round and round and round the ring. Jusqu’à en vomir de rire.

Elle devait partir en Iran.

Mais arrivée à l’aéroport, les cheveux défaits, la pupille traître : la honte.

Ce n’est pas son foulard qui parviendrait à cacher le désastre.

Ne pas partir ainsi, ne pas leur donner cette image de moi, de ce qu’aujourd’hui je suis. Ne pas partir ainsi, ne pas salir ce rêve.
De substitution.

Elle aurait dû être en Iran, quand elle est à Berlin.

Non. C’est faux. Des histoires.

Elle n’aurait pas non plus dû être en Iran.

C’est au Brésil qu’elle aurait dû être.

— Je veux plus.

— Tu veux plus quoi ?

­— Je veux plus.

Il jette son magazine sur la pile, dans le salon.

— Je pars plus. C’est terminé.

— De quoi tu parles, Maxime ?

Il a cette habitude qu’elle haIt, de toujours se mouvoir lorsque la discussion importe. De l’obliger à le suivre de pièce en pièce, chienne quémandeuse de vérité.

— Maxime ! Arrête-toi ! Arrête-toi putain ! Reste là !

Il s’arrête. Il la regarde.

— C’est terminé quoi ? Qu’est-ce qui est terminé ?

— Le Brésil, on laisse tomber.

— Comment ça on laisse tomber ! ? De quoi tu parles ?

Elle entend son ton, ce ton dur, cette voix trop grave, cet accent trop sincère, trop blessé. Elle entend ce rugissement qu’il déteste, cette voix rendue dure, urgente, pressée par l’émotion.

— Je suis out. Continue sans moi.

— Tu sais pertinemment que je peux rien faire sans toi, tu le sais pertinemment !

— Tu crois que tu me donnes envie, là ? Tu crois que tu donnes envie à qui que ce soit ?

— Envie de quoi ? De quoi tu parles ? Je te parle pas de me baiser là !

— Tu me donnes pas envie, Marianne ! J’ai envie de rien ! Tu te vois ? Tu vois ce que t’es, là ?

— J’ai passé deux ans, espèce de salaud, espèce de merde !, rugit-elle, honteuse des larmes qui déchirent déjà sa voix. Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ?

­­ — Quelque chose ! souffle-t-il, méprisant, regardant son ventre, vide, désormais gras, ses fesses à présent flasques.

— Espèce de vieux macho, espèce d’ordure machiste de merde !

— C’est ça, ouais. Insulte-moi si tu veux, j’en ai rien à foutre, je me casse. Je me casse, Marianne. Fais ce que t’as à faire, moi c’est fini, j’ai plus envie. Je me casse.

Ils s’appelaient Raphaël et Julia.

Leur peau était couleur miel.

Comment leur expliquer, comment leur dire ?

Leur écrire ? Mais ils ne savent pas lire.

Dessiner ?

Comment dessine-t-on « je ne serai pas votre Maman » ?

Elle a fait envoyer des présents, demandé à la responsable du centre d’adoption d’expliquer, dans son portugais chantant, ce qui était arrivé.

Un type rentre, journaux associatifs sous le bras, absolument hilare : « C’est la Berlinale, les gars ! » et se marre.

Il a collé sur la une du canard deux petits smileys dérisoires, affichant eux aussi un enthousiasme débordant. Un chapeau de paille vissé sur le crâne, orné d’un bandeau bleu clamant « Party King », il exulte d’allégresse, et son humeur joviale et bavaroise l’atteint malgré elle. Joie de vivre impériale, irrépressible et contagieuse.

« C’est la Berlinale, les gars ! » et le revoilà qui explose de rire, et ses genoux peuvent à peine le soutenir. « Faut rigoler, faut rigoler, mon chat! », lui clame-t-il en s’éloignant.

Elle en pleure encore nerveusement, difficile d’arrêter le fou-rire. Et l’entend continuer d’haranguer les quelques passagers qui se sont éloignés de son pan de rame, désormais presque vide…

V

 

 

Se réveille dans un cri d’égarement.

Quelqu’un accouche ! Quelqu’un est en train d’accoucher !

Je suis où ? Dans quel pays, dans quel état, dans quel… wagon ??

Berlin ! Le Ring ! Et la nuit tombée.

C’est ma voisine qui accouche, ma voisine qu’est en train d’accoucher, oh merde ! merde ! qu’est-ce qu’il faut faire ?

Des images se bousculent : Autant en emporte le vent , « If you put a knife under the mattress, it cuts the pain in two », du sang, de l’eau chaude, une bassine… Très bien tout ça, mais je suis où, là ? Elle me serre le bras de sa main crispée à m’en broyer les veines, articule un son entre deux souffles saccadés, mais l’accent est rapide, le parler berlinois : ah comprend pas !!

Tout de suite je me redresse, me mets à genoux devant elle pour parler à ses yeux :

– Respirez ! Vous allez avoir un bébé ?

Elle me regarde avec des yeux ronds, et se met à haleter de plus belle.

– Non, non, non, non, non. Vous – ah !vez – ha ! -du – sucre ? de l’eau ?

Je cherche dans mes poches. Un vieux chewing-gum Hubba Bubba. Il vient d’où celui-là ? L’a au moins fait la guerre !

– Ok, talk to me, talk to me ! Parle-moi ma grande : qu’est-ce qui s’passe ?

– Nan, c’est rien, c’est rien, ça va passer, c’est le manque de sucre, je crois, je sais pas.

– Mais t’es pas enceinte, non ?

– Mais non je suis pas enceinte, finit-elle par se marrer, presque malgré elle. Moi, non, non, non!

Et elle pousse un cri de soupir et de relâchement. Oooooooh.

Sa respiration s’est calmée, ça va mieux, la nervosité est tombée. Mais son visage se ferme au fur et à mesure qu’elle retombe dans ses pensées.

Le corps semble libéré, c’est au tour de la tête de prendre, et son front se barre du souci.

Elle cherche dans son sac un mouchoir et tombe sur une petite bouteille d’eau.

— Ah bah tu vois ? J’en avais une en fait. Comme quoi…

Elle boit, lève la bouteille en ma direction comme pour porter un toast, et s’envoie une nouvelle et longue rasade.

Puis elle siffle un long sifflement.

— Et ben putain… Ca m’était jamais arrivé un truc pareil.

— Mais c’était quoi ?

— J’en sais rien.

— Une crise d’angoisse ?

— Peut-être. Je sais pas. Je connais pas ça, moi, l’angoisse.

Je la regarde. Elle a l’air d’aller mieux, d’être prête à parler.

Déjà elle m’est très sympathique. Peu maquillée, elle a une beauté naturelle, des yeux taquins et les jeunes rides de ces gens qui rient chaque matin.

Elle continue de chercher un mouchoir, tombe sur un vieux Mars écrasé.

— Eh ! Mais c’est Noël, là. Malheureuse en amour, heureuse en snickers explosés du jour !

Ah. C’est donc du cœur qu’il s’agit.

Pourtant encore une qui a l’air d’avoir tout pour plaire.

— Une femme ? Un homme ?

— Bonne question !! Bonne question ! répète-t-elle, comme ravie de sortir du cliché. Vous avez raison ! Pourquoi est-ce qu’on mettrait toujours la faute sur les hommes ? Les femmes sont tout aussi folles !

Je souris :

— Un homme, donc ?

— Oui, admet-elle en riant. Enfin nan !

Le problème ne vient pas de lui. Mais bien d’une femme, en vérité, d’une belle espèce de cinglée.

« Une fille pas fiable, une beauté comme ça, à la surface, mais si on prend deux minutes le temps de s’asseoir, on s’aperçoit que rien ne va.

Déjà, sa voix. Sa voix est d’emblée louche. Quelque chose de cristallin, mais en réalité, d’essouflé. Comme si toujours elle était dans un coup de sang, comme si son cœur s’emballait de ce n’importe quoi constant.

Une de ces filles qui se racontent des histoires, et finit par y croire, dur comme fer. »

J’ai les oreilles qui chauffent. La regarde regarder la lune, derrière le tag gris sur la vitre gravé.

« Il y a quelques années, elle était avec un type, un allemand d’origine italienne qui s’appelait Marco. C’était le collègue de son ex, Gabriel. Donc Gabriel et elle habitaient ensemble, mais s’étaient séparés, après deux mois de vie commune.

C’était ici, à Berlin, tout ça, donc l’appart était assez grand pour qu’ils puissent vivre sans presque se croiser. Gabriel payait les trois quarts du loyer, projetait de le garder, de se mettre en WG, et comme il est gentil, il voulait laisser à Kordula le temps de se retourner.

Assez rapidement, Gabriel tombe amoureux ailleurs. Mais Kordula est toujours là. Occupée à séduire ou à se laisser charmer par le nouveau collègue de Gabriel, ce fameux Marco.

Il faut savoir qu’elle ne rencontre jamais personne toute seule, précise-t-elle. Jamais par elle-même. Chaque homme dont elle prétend tomber amoureuse a automatiquement et impérativement un lien direct avec son ex : elle fait dans les frères, les vieux amis, les supérieurs, les inférieurs, les assistés, les assistants, les proches, les lointains, les méchants.

Tutti frutti gelati.

Pourquoi faire chaste quand on peut faire chier ?

Donc déjà, le tableau : le type, Gabriel, veut offrir un toit à sa belle, mais est obligé de lui imposer la présence de cette voix perchée et de ses petites culottes qu’elle fait exclusivement sécher dans le salon.

Gabriel veut tout d’abord se montrer clément, et n’insiste pas, il sait combien c’est compliqué : il demande simplement à Kordula de continuer à chercher.

Mais soudain, l’idée change : maintenant qu’elle n’est plus seule, mais peut se reposer sur l’épaule d’un nouveau garçon, pourquoi ne serait-ce pas au bon Gabriel à se pousser de là qu’elle s’y mette ?

Il a payé les trois quarts du loyer depuis plus de trois mois, l’intégralité de la caution, ja, und ?

Sa copine est Bosniaque, sans papiers, n’arrivera jamais à trouver un logement simplement, ja, und ?

Elle, Kordula a tout simplement fait sa part du boulot : plus encore – elle a supporté que, sans son accord, Gabriel héberge d’emblée sa nouvelle bien aimée, la lui impose, lui impose leurs soupirs ravis de derrière la porte, de dedans le lit.

Inversion des rôles : c’est donc Gabriel qui fait suer depuis trois mois – à lui de la dédouaner.

Bah oui, bah pourquoi pas ?

Les œillères : la dernière tendance !

Dès lors, la guerre est déclarée.

Gabriel rappelle les points sur les i. L’idée était définie, arrêtée – c’était à elle de dégager.

Kordula est enragée : cette guerre, c’est la sienne, elle veut marquer son territoire. Cet appartement qu’elle n’a jamais aimé, il est devenu son bien, sa propriété, le pays hors duquel elle boutera Gabriel.

Elle s’applique, met de la créativité dans ses idées. Découvre un site internet sur lequel sont répertoriés les différentes horreurs à faire vivre à ses colocataires, lorsqu’on veut récupérer le loyer.

Comme par exemple, et de manière non exhaustive :

– S’introduire dans la salle de bains lorsqu’ils sont absents ou endormis, et prendre leurs brosses à dents. Se les introduire par le bon bout dans les orifices les plus amusants, et les reposer ensuite proprement, dans le verre approprié.

– Ne pas manquer de prendre une photo de l’acte, pour relayer l’information par après, au moment le plus propice.

– Dès que possible, s’emparer du téléphone de la rivale désignée, celle pour laquelle Gabriel est prêt à faire ce que jamais pour elle il n’a fait. Prendre le téléphone, et repérer tous les noms de femmes dont la consonnance laisse à penser qu’elles comprendront l’anglais.

Bien sûr, il y aura des frappes non chirurgicales et on va faire quelques ratées, mais qu’importe. Le principal est bien de faire : einfach weiter machen.

Repérer ces noms, donc, et envoyer du téléphone de la belle, avec systématisme et application, un SMS larmoyant à chacune d’entre elles, qui pleure l’impuissance de Gabriel : « Des semaines qu’on fait pas l’amour. J’en peux plus, je deviens folle. Il arrive pas, il peut pas, on a tout essayé. Même le viagra ça marche pas. Je vais me suicider. »

– Appeler le Finanzamt et déclarer chacun des impayés. Falsifier des documents, provoquer une saisie d’huissier. (Se retrouver un jour devant les types venus forcer la serrure et se rendre compte avec horreur que ses propres affaires sont aussi concernées, et qu’il va falloir passer une heure pour départager, prouver, faire accepter ce qui est sien. Aurait pu s’en passer.)

Gabriel finit par aller voir Marco, pour s’expliquer. Le garçon tombe des nues. Jamais il n’a été question de quoi que ce soit. Emménager avec cette fille dont il ne sait pas si elle aime les épinards ou la pizza ?

De toute façons, lui, il préfère Kathrina.

Dès lors l’issue est claire, et Kordula, n’ayant pas les ressources nécessaires, doit finir par capituler.

Quelques amis sont là le jour du déménagement, les rares survivants qui n’ont pas encore compris les œillères, ou ont décidé de vivre avec, peut-être parce qu’ils ont eux même un trou à combler, une folie à masquer. Qui sait ?

Gabriel va et vient dans la maison, occupe l’espace, jouit du salon, ne lève pas le pouce, regarde les meubles valser sur l’épaule des porteurs, voit son chez-lui enfin se vider de toutes ces horreurs roses pâles, dorées, de tous ces artifices.

Enfin la dernière lampe en taffetas est mise dans l’ascenceur, et il est temps de refermer la porte sur une victoire à bien vite effacer des mémoires.

— Tu me rends la clef? murmure-t-il posément sur le palier.

Elle bout mais tente de rester digne.

Marco l’a quittée, mais elle a déjà des idées. Il y a là un Joseph qui traînait avec lui l’autre jour au café…

Ambiance glaciale, glacée. Elle lui tend la clef.

L’ascenseur s’ouvre, en sort la voisine de palier qui les salue chaleureusement. Leur réponse est distraite : ils ne se quittent pas du regard, encore en lutte, encore dans la tension de fierté qui ne leur fera pas baisser les yeux le premier.

— Tout va bien, s’enquiert la voisine ? étonnée de tant de froideur.

— Oui, merci, répond Gabriel. Kordula partait, là. Elle s’en va.

Kordula lui lance un dernier regard meurtrier, et se retourne, comme pour le défier, fait à la voisine son plus charmant sourire, fleurs dans sa voix de poupée, de fausse enfance:

— Vous avez reçu mon email ?

— Oui… Mais vous êtes toujours intéressée ? demande avec appui la voisine, que les circonstances semblent consterner.

— Bien sûr ! Comptez sur moi, et tenez moi au courant !

Sur ces mots, fière et hautaine, elle claque des talons et se place dans l’ascenceur, lançant un dernier sourire à l’adresse de la voisine, et ne daignant plus honorer Gabriel d’un seul regard.

L’ascenceur s’en va et Gabriel voudrait hurler de joie, comme il l’avait imaginé, appeler Mileva, la faire sauter, tourner, se précipiter dehors chercher du champagne.

A la place, il se dirige lentement vers la voisine :

— Ecoutez, je suis vraiment navré que vous ayez eue à être témoin de ce qui s’est passé là. On a eu de vrais différents, comme cela peut arriver quand on vit ensemble un moment, et voilà, maintenant c’est terminé, mais j’ai besoin de m’assurer de… j’espère que vous comprenez… c’était quoi, là, de quoi est-ce qu’elle voulait vous parler?

La voisine articule lentement.

— Mon ami et moi on va déménager. Elle le sait, elle nous a fait une proposition.

Gabriel déglutit.

— Elle vous a fait une proposition ?

— Elle voudrait reprendre l’appartement.

Vision du petit matin.

Gabriel et Mileva, dans les bras l’un de l’autre, à l’ombre des bambous du balcon, dans la chaleur de l’été.

Plus de bruit de voiture, on est côté cour, celle à laquelle seul les enfants et les oiseaux ont accès.

Gabriel durcit au contact des adorables fesses de Mileva, qu’il pénètre doucement, amoureusement, pour lui dire bonjour. Elle est éveillée et brumeuse, endormie et amoureuse, plongée dans le désir et l’envie.

Ils font l’amour et il lui mord la nuque, le haut du dos, là où la peau est tendre. Elle se retient de crier, mais leur amour inifiniment se répète dans l’écho des murs alentours.

Transport, sueur, union, ébat, chair, quand soudain, éclat, éclair, quelque chose de blond, de jaune pâle, et un rose trop présent. « Joseeeeeeph… Je m’ennuieeeeee… »

Sur le balcon concomittant, Kordula. Kordula en peignoir de velours, ses joues de fermière essouflée, sa tasse de chicorée qui lui vient de l’Allemagne de l’Est.

Kordula. Voisine. Pour l’éternité.

Gabriel se mettrait presque à genoux tant la voisine doit comprendre qu’il ne faut pas, qu’il ne faut pas, qu’il n’est pas envisageable que Kordula emménage sur le même palier. Impossible. Cela ne doit pas être, ne peut pas exister.

La voisine le regarde sans mot dire, presque avec suspicion : sans doute Kordula lui a-t-elle parlé, par le menu, de sa vie inventée.

— Ecoutez, je ne vous demande pas de me croire, ou de m’écouter, je ne veux pas rentrer dans des détails sordides qui n’intéressent plus personne. Je vous demande juste d’avoir la gentillesse de m’informer du moment où l’appartement sera sur le marché, afin de pouvoir de mon côté réagir aussi. Balle au centre. Vous ne prenez pas parti.

Au bout d’un moment, la voisine hoche de la tête. C’est d’accord.

Gabriel souffle.

Et retourne à une Mileva tremblante. »

— Et alors ? Qu’est-ce qui s’est passé ?

— La voisine a joué le jeu, et comme Kordula n’avait pas les fonds, pas l’argent, et que Joseph, pas fou, ne voulait pas s’installer avec elle, son dossier n’a pas été retenu.

— Et Gabriel ?

— Il a vécu un an avec Mileva, jusqu’à l’été d’il y a deux ans… Une voiture…

Je me tais. Combien j’aimerais rencontrer Gabriel…

— Et Kordula ?

— Kordula elle s’est trouvé un nouveau type, Timo, un mec qui était à l’école avec Joseph il y a vingt ans. Ils l’ont croisé l’année dernière dans un bar, alors qu’ils étaient encore ensemble.

— Donc elle est plus avec Joseph ?

— Non !!! Oh non ! Justement ! C’est moi qui suis avec Joseph ! Ils sont restés ensemble deux ans, jusqu’à ce que Joseph craque complètement. Quand on s’est rencontrés il était prêt à se jeter sur les rails du Ring !

— Vous êtes ensemble depuis combien de temps ?

— Quatre mois.

— Donc tout s’est bien terminé, finalement.

Elle soupire. Me fait un pauvre sourire.

— Peut-être, oui…

Elle regarde son téléphone.

— On le saura bien assez rapidement…

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