« Le meilleur pour le pire », Neil Jomunsi

Ce soir, Neil Jomunsi sera à Raum B pour une lecture avec les autres courageux participants au défi « La littérature sur le Ring » (page Facebook de l’événement ici). La dernière fois qu’il a participé à une lecture dans cette bien belle librairie, il nous a offert cette nouvelle… Bonne lecture!

Et si un traducteur avait une folle envie de nous offrir une version allemande ou italienne, nous lui en serions mille fois reconnaissants… 😉

LE MEILLEUR POUR LE PIRE

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Les yeux de Lucrèce sont deux charbons ardents qui scrutent le directeur des pieds à la tête. Il ne s’agit pas d’un regard amical, pas plus que d’un regard curieux ou d’un regard inquisiteur, pas même d’un regard hautain ou ennuyé : c’est un regard qui hurle en silence et vous déchire les tympans, qui mord dans votre chair à belles dents et vous éparpille en lambeaux.

« Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’est pas causante », dit le proviseur.

Les parents de Lucrèce font bloc derrière leur fille, épouvantails au sourire carnassier et à la mise impeccable.

« Elle est économe de ses mots. Elle ne parle que si elle est certaine de toucher sa cible », pérore la mère. La fierté transpire sur son visage. Le père, tout en retenue, inspecte de son côté l’entrée de l’école. Dans le vestibule, des dessins d’enfants punaisés aux murs et scotchés sur les portes représentent des paysages mornes et désertiques, des courbes boursières en chute libre, des vautours suspendus en rondes sinistres dans des ciels métalliques, des monstres aux dents effilées dévorant des visages trempés de larmes. Il ne serait venu à l’idée d’aucun écolier d’utiliser d’autres couleurs que le rouge, le noir et le gris. Le patriarche admire les œuvres en silence et hoche la tête, satisfait, pendant que Lucrèce s’évertue à fixer le directeur du regard. Pour son sixième anniversaire, ses parents lui ont offert une robe noire qui lui donne des airs de croque-mort. Menton en l’air, la bouche comme une fente tracée au couteau entre ses deux joues pâles, la fillette est un roc.

« Que diriez-vous d’une boisson chaude ? propose le directeur. Ou peut-être un soda ? Avec toute cette route, vous devez être assoiffés.

— Un café, gronde la mère.

— Sans sucre », ajoute son mari en levant un doigt en l’air.

Lucrèce ne desserre pas les lèvres.

« Allons dans mon bureau, nous y serons moins à l’aise. »

Lucrèce et ses parents emboîtent le pas du directeur et longent un couloir inondé de lumière au fond duquel se découpe une porte austère. Le principal extirpe un trousseau de clefs de la doublure de son veston et déverrouille les quatre serrures qui interdisent l’accès à son bureau.

« On n’est jamais trop prudent », glisse-t-il en poussant le battant. Les parents de Lucrèce se faufilent dans la pièce comme des ombres. L’aménagement est spartiate, la table de travail croule sous les piles de dossiers et les chaises sont horriblement inconfortables. La mère de Lucrèce ne cache pas sa satisfaction, mais se tortille néanmoins sur le siège pour trouver la position la moins désagréable. Sous un effrayant masque tribal cloué au mur ronronne une cafetière.

« Et pour toi, ma petite ?

— Elle n’a pas soif, le coupe la mère. Lucrèce n’a jamais soif. »

Une fois les cafés versés, le directeur s’installe. Le cuir usé de son fauteuil crisse quand il s’assoit.

« Le dossier de Lucrèce est très bon, annonce-t-il en mettant la main sur une chemise cartonnée dont il défait le ruban. À vrai dire, il est même excellent. »

Le père se redresse. Sa chaise n’est pas conçue pour de longues et agréables discussions, mais plutôt pour des échanges qui ne s’éternisent pas.

« Un prêtre de nos amis a suggéré d’inscrire notre fille dans votre établissement. » Le principal hausse un sourcil dubitatif. « Un prêtre ?

— Son fils illégitime est en troisième année, poursuit le père, le petit Judas Nicolaievitch, un blondinet un peu gras.

— Oh mais bien sûr ! C’est un excellent élève, doté d’un talent exceptionnel en sciences politiques, et je…

— Son idiote de mère est convaincue qu’il est l’Antechrist en personne, persiffle la mère de Lucrèce, comme s’il fallait qu’un prêtre agite sa soutane contre le ventre de la première grenouille de bénitier venue pour déclencher l’Apocalypse… »

Le proviseur s’éclaircit la voix.

« Dans cette école, chaque enfant arrive avec ses propres talents. Nous travaillons à ce que chacun puisse les mettre en valeur. » Il passe son doigt sur sa langue, ouvre le classeur et feuillette les relevés de notes. Lucrèce, dos à la scène, examine l’objet pendu à son clou.

« Il te plait ? C’est un masque cérémoniel antique qu’un parent d’élève m’a rapporté de Micronésie. Il y a de cela des siècles, un chaman l’a revêtu pour sacrifier des enfants au dieu Nyarlathotep. Si tu t’approches, tu pourras encore voir les traces de sang. »

Lucrèce bloque sa respiration ; un coin de ses lèvres manque de se soulever, mais elle se ressaisit au bon moment. Le directeur pouffe. Cette enfant est un diamant brut.

« J’ai parcouru avec intérêt les évaluations de ses professeurs : Lucrèce est une enfant taciturne, égoïste, neurasthénique, impitoyable, faisant quelquefois preuve d’une cruauté à l’égard de ses camarades pouvant confiner au sadisme. C’est une véritable prédatrice, sans compter que son esprit est affuté et que son langage — quand elle en use — est d’un niveau plus que satisfaisant. La liste s’égrène ainsi sur plusieurs pages. En résumé, votre enfant est absolument incapable de s’adapter au système scolaire traditionnel.

— Qu’on nous en préserve ! » s’épouvante sa mère. Son mari la calme d’une claque sur la cuisse et elle tire une enveloppe de son sac.

« Nous avons profité des vacances pour la soumettre au test Vitali-Kepler et nous avons justement reçu les résultats avant-hier…

— Permettez ? »

La femme tend l’enveloppe au proviseur qui en extirpe fiévreusement le contenu. La fillette a affolé tous les compteurs et les quatre indicateurs de personnalité affichent un rouge écarlate. L’homme s’éponge le front avec son mouchoir.

« Je n’ai jamais vu une chose pareille. C’est extraordinaire. »

La mère de Lucrèce sourit, même si l’expression sied mal à son visage, comme si on essayait de tordre un chiffon rêche. « Les psychologues lui ont diagnostiqué un syndrome de Maldoror », souffle-t-elle, à deux doigts de se noyer dans un océan de fierté. Le chef d’établissement frappe dans ses mains et les parents sursautent. Lucrèce ne cille même pas.

« Nos enseignants sont justement formés pour s’occuper au mieux des enfants atteints du syndrome de Maldoror. Il s’agit davantage de les empêcher de se faire du mal plutôt que de les empêcher de blesser les autres, mais bien entendu, quand on cumule les tares comme votre fille, il serait dommage de ne pas les exploiter. Notre école est faite pour mettre en valeur son potentiel. »

Les parents de Lucrèce échangent un regard vide.

« Nous voulons le meilleur pour notre fille…

— Et je peux vous assurer qu’elle l’aura : notre devise, gravée au frontispice de notre institution depuis la Terreur, est davantage qu’une ligne directrice : c’est un sacerdoce. »

Le proviseur attrape une plaquette sous un presse-papier en forme de guillotine et la tend au père. Sur la page liminaire s’imprime en lettres grasses la formule consacrée : « Le meilleur pour le pire ».

« Je suis moi-même père de famille, continue-t-il, aussi j’entends vos réticences à l’idée de confier l’éducation de votre princesse à des étrangers, aussi établie soit la réputation de notre établissement.

— Nous avons bien essayé l’école à domicile, mais après l’incident avec la préceptrice, nous avons préféré ne pas renouveler l’expérience.

— Quelque chose de grave ?

— Bien sûr, voyons. »

Le directeur s’arrache à son fauteuil et écarte les bras en guise d’invitation.

« Une visite de l’école saura vous convaincre. Qu’en penses-tu, Lucrèce ? Tu veux visiter avec nous ? »

Lucrèce a décroché le masque du mur pour l’enfiler sur sa tête. Ainsi grimée, elle ressemble à un fantôme japonais. Son père lui tapote gentiment l’occiput. « N’est-elle pas adorable ? » Gorge serrée par l’émotion, sa mère ne parvient qu’à émettre un glapissement humide.

« Tu peux le garder le temps de la visite, explique le directeur. Ensuite, il faudra me le rendre, mais si tu reviens un jour, tu pourras le porter autant de fois que tu veux.

— Cet homme s’y connait en chantage affectif », chuchote la mère en aparté au père. Ils échangent un sourire.

À l’invitation du directeur, la famille quitte le bureau et attend patiemment qu’il ait donné trois tours de clef à chaque serrure avant de se diriger vers les salles de classe.

« Vos enfants ont-ils fréquenté l’école ? » demande la mère. Le directeur dodeline. « Mon aîné en est sorti avec les honneurs et occupe aujourd’hui une place de premier ordre dans l’administration. Vous l’avez peut-être vu à la télévision : il est ministre de l’Environnement.

— Oh, l’ordure ! s’exclame la mère.

— Je ne vous le fais pas dire, c’est un salaud de première prêt à tout pour gravir les échelons, même à piétiner ses amis sans vergogne. Vous ne pourriez même pas imaginer l’épaisseur de l’enveloppe qu’il a reçue pour abandonner notre plus grand parc naturel aux lobbys pétroliers. Entre nous, je suis persuadé que son ascension ne fait que commencer.

— Et les autres ?

— La cadette officie dans une agence de publicité, la benjamine est chef de service dans une grande enseigne de distribution alimentaire. Chaque dimanche, elle nous régale des humiliations qu’elle fait subir à ses employés. La semaine dernière, elle n’était pas peu fière de nous raconter son premier suicide, enfin décroché de haute lutte.

— Vous devez être fier, dit le père de Lucrèce.

— Ce que j’ai, je le dois à cette école. »

Lucrèce marche en faisant claquer ses petites chaussures sur le carrelage. Dissimulée sous le masque, elle avance dans le sillon que tracent ses parents et regarde droit devant sans prêter attention aux affiches partisanes qui recouvrent les murs.

« Aujourd’hui, une portion significative de la classe politique a appris son métier sur nos bancs, explique le directeur. C’est une grande fierté. Ils recrutent de plus en plus tôt. »

La mère hoche le menton : elle verrait bien Lucrèce à la tête d’une institution, d’un hémicycle ou d’une fondation, partout où le pouvoir se monnaye et où les idéaux reculent au profit des intérêts personnels. Le directeur déroule un bras mou pour désigner une salle de classe.

« Parfait, la leçon vient de commencer. »

Sans s’excuser auprès de l’institutrice — une femme engoncée dans une robe tubulaire qui claque le plat d’une règle contre le tableau —, les parents de Lucrèce se glissent dans la pièce et s’adossent au mur tapissé de propagande.

« Il n’est jamais trop tôt pour initier les petits à la politique. Nous organisons des ateliers le lundi et le jeudi : conflits d’intérêts, détournement d’argent public, langue de bois, arrivisme, mensonge à grande échelle…

— Lucrèce est déjà une excellente menteuse », dit sa mère.

Le directeur se fend d’un sourire de circonstance pendant que la maîtresse casse un bâtonnet de craie en deux, en propulse une moitié sur la tête d’un bavard et, d’une écriture sèche, trace sur le tableau le mot « CORRUPTION » en lettres capitales. Les enfants sont attentifs : mieux, ils paraissent passionnés. Le proviseur invite les parents de Lucrèce à le suivre dans la prochaine salle. La petite fille ne les quitte pas d’une semelle.

« Nous formons ici les économistes de demain : dès leur plus jeune âge, nous les familiarisons avec les concepts de néo-libéralisme, de plus-value ou de stock-options. Nous leur enseignons la manière d’infléchir le cours de la bourse d’un simple clic ou encore la meilleure façon de transformer sa masse salariale en tampon pour maximiser ses profits. Dès la deuxième année, nous intégrons l’optimisation fiscale au programme. Il n’est jamais trop tôt pour inculquer de bonnes habitudes. »

Une vingtaine de bambins se pressent en rond autour du professeur de mathématiques. Accroupi sur le sol, il tend une pomme bien rouge à un garçonnet qui vient de la lui troquer contre une banane. Mais juste avant que l’enfant ne s’en saisisse, l’homme ramène le fruit à lui et dévore pomme et banane avant de lui rendre un trognon. Les petits frappent dans leurs mains et rient à gorge déployée.

« Il faut avouer qu’il y a de l’idée, concède le père.

— Et vous n’avez pas tout vu. »

Au premier étage, un amphithéâtre accueille des élèves un peu plus âgés dont les visages ne trahissent pas la moindre émotion quand le professeur explique la manière dont en usant de psychologie, on peut tordre les plus intimes convictions du premier venu pour satisfaire à ses propres desseins.

« La manipulation est un sujet délicat que nous réservons aux étudiants de dernier cycle, mais c’est un enseignement passionnant et de toute première importance. Pour réussir, il faut savoir ignorer ceux qui n’ont rien à vous offrir, mais il faut également pouvoir influencer avec distinction. Voyez, par exemple, licencier la moitié du personnel d’une entreprise dont les bénéfices crèvent le plafond est une chose, mais réussir à ce qu’ils partent avec le sourire est un art réservé aux grands manipulateurs. Ces principes sont très utiles : ils peuvent s’appliquer à un dîner romantique, un entretien d’embauche, une négociation contractuelle, une réunion de famille…

— Ma fille sait se faire obéir au doigt et à l’œil : elle n’a même pas besoin d’exprimer ses désirs que tout le monde s’exécute comme sous hypnose.

— C’est sans nul doute un don précieux, chère madame. »

Le groupe progresse jusqu’à la salle suivante où des bambins crayonnent des formes abstraites sur des feuilles cartonnées.

« Nous ne négligeons pas les arts plastiques. Aussitôt les dessins réalisés par nos artistes en herbe, nous les invitons à en fixer le prix. Une fois les œuvres estimées, nous les vendons aux collectionneurs du monde entier.

— Et ils achètent ça ?

— Si je vous raconte qu’un de nos élèves s’est défoulé sur un morceau de papier, il y a peu de chances que vous en fassiez l’acquisition. Mais inventez une bonne histoire et les enchères s’envolent : enfants victimes de bombardements, réfugiés politiques, handicapés, tout le monde veut aider les plus démunis. Susciter la pitié est une manière de titiller les pulsions les plus sombres : de fait, la pitié est un business rentable.

— C’est diabolique », gronde le père.

Le chef d’établissement le remercie en s’inclinant et la visite continue dans les ateliers de fumisterie, de sexisme, de vantardise et de racisme, se poursuit à travers les cours de tir à la carabine, d’affutage de couteau, de crochetage de serrure, d’épluchage de code pénal et de prestidigitation, avant de s’achever dans une pièce où sont réunis une poignée d’élèves qui, selon le directeur, ont été triés sur le volet.

« Nous avons bien conscience, explique-t-il, que les vocations de nos chers élèves ne peuvent pas toutes s’épanouir dans le strict cadre de la loi des hommes : même si celle-ci est permissive et qu’elle autorise ceux qui en connaissent les zones d’ombre à s’en tirer à bon compte, certains cas poseront fatalement problème à un moment ou à un autre. Prenez le petit Kevin : absolument nul en maths, incapable d’apprendre l’alphabet ou de distinguer sa gauche de sa droite. Ses parents songeaient à le placer en asile psychiatrique, mais c’était sans compter sur les formidables prédispositions de Kevin pour la violence, la torture et le meurtre. Il n’arrache pas seulement les pattes des mouches, voyez-vous, il ne coupe pas seulement la queue des chats : il prend son temps, cherche la beauté du geste. Vous comprenez ? C’est un artiste. »

Assis derrière son pupitre, Kevin dévisage d’un œil malade le père de Lucrèce. Un sourire mécanique étire ses joues et dévoile des dents jaunies.

« Il fera un criminel hors pair, peut-être même un grand tueur en série, qui sait ?

— C’est tout le mal qu’on lui souhaite », dit la mère en tapotant la tête de Kevin. L’enfant gronde et ses dents claquent dans l’air, mais elle retire sa main à temps. Les adultes se tournent vers Lucrèce qui, derrière les trous de son masque, n’a pas perdu une miette de la visite.

« Qu’en dis-tu, ma poupée ? Tu te plairas, ici ? »

Appuyée contre le chambranle de la porte, Lucrèce secoue la tête et serre les poings.

« Nous avons peut-être besoin de réfléchir.

— Monsieur, si vous inscrivez votre fille ici, nous la préparerons à devenir l’une des pires pourritures que la Terre ait jamais portées. Une véritable ordure. Une saloperie de la pire espèce.

— Il faut avouer que c’est tentant », concède la mère.

Le père fait mine d’hésiter mais, terrassé par l’évidence, finit par acquiescer. Satisfait, le directeur s’approche de la petite fille et s’accroupit pour se mettre à sa hauteur.

« Nous serons de bons amis, j’en suis certain. »

Lucrèce retire son masque. Son regard est un océan gelé, une plaine balayée par un vent glacial. Le sourire qui illumine son visage est un concentré de cruauté. « Nous mourrons tous un jour, dit-elle, mais vous, vous êtes vieux : vous mourrez avant moi. »

Le directeur se redresse et applaudit.

« Votre fille est de cette pierre dont on sculpte les idoles. »

Le père pose une main sur l’épaule de sa femme. Attirée par le fracas des coups de feu, Lucrèce a laissé tomber son masque et trottine vers le stand de tir.

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